Professeur Bocar Samba BA
Agrégé en économie
Université Laval
Les régimes politiques se succèdent au Sénégal mais le problème de gestion des bourses versées aux étudiants persiste. Ce problème a toujours cristallisé les tensions au sein de l’enseignement supérieur sénégalais et a, récemment, conduit au décès regrettable et regretté de l’étudiant Abdoulaye Ba (paix éternelle à son âme et mes sincères condoléances à sa famille). En plus de cette problématique financière, il existe des failles profondes liées à la gouvernance du calendrier universitaire sénégalais.
Ancien étudiant de l’UCAD et aujourd’hui professeur d’université à l’étranger, je me permets de porter un regard à la fois intérieur et extérieur sur cette double problématique. Entre vécu personnel en tant qu’ancien étudiant de l’UCAD et expérience académique internationale, il me semble urgent de repenser le modèle actuel et de proposer un modèle plus efficace et plus adapté au fonctionnement d’un système universitaire moderne.
Avant de proposer quelques solutions, je me permets de rappeler, à travers mon vécu, l’importance de la bourse pour un étudiant. Étant fils d’un cultivateur sans moyens financiers (paix à ton âme, papa) et d’une mère au foyer et issu des contrées lointaines du Fouta (Sinthiou Bamambé), je n’aurais probablement pas effectué des études supérieures, comme cela se doit, sans la bourse que l’État m’a accordée pendant mes années d’étude à l’UCAD. Cette bourse servait, non seulement à acheter les tickets pour la restauration, à payer les frais mensuels de ma chambre à l’université, à effectuer des photocopies de certains fascicules, mais aussi à satisfaire certains besoins de la famille établie au Fouta. Je puis vous assurer que beaucoup d’étudiants que je côtoyais étaient dans la même situation que moi. Eu égard au rôle important et multiple de cette bourse pour l’étudiant, toute réforme qui y touche devrait être menée avec pédagogie. Le bon sens commanderait, en effet, d’appliquer cette réforme aux étudiants qui auront le baccalauréat en 2026 ou en 2027 afin d’éviter que les étudiants des cohortes actuelles, qui ont pris des engagements financiers basés sur ces « rappels » (endettement pour acheter des ordinateurs, endettement pour s’habiller correctement, endettement pour payer des frais de transport, etc.), ne subissent les désagréments de cette réforme (sur ce point, les économistes qui conseillent les autorités publiques ont probablement omis d’évoquer certains principes fondamentaux de l’analyse microéconomique des politiques publiques, notamment la variation compensatoire et la variation équivalente, lesquelles dictent les mesures à prendre avant et après toute réforme). Afin que cette réforme puisse être couronnée de succès, son application devrait respecter, au moins, deux conditions. Primo, la réforme devrait être le résultat des discussions constructives entre les différentes parties prenantes, au rang desquelles figurent les autorités politiques, la direction des bourses, les administrations universitaires, les professeurs, les étudiants, etc. Si un consensus émerge de ces discussions, la mise en œuvre de cette réforme s’en trouvera grandement facilitée. Secundo, l’État doit s’engager à appliquer des réformes du même type à d’autres secteurs et corps de l’économie sénégalaise, pour des raisons d’efficacité et surtout d’équité. Cette série de réformes doit, en effet, commencer par le « Sommet » (réduction du train de vie de l’État, réduction ou suppression de certains privilèges, etc.), car il sera difficile d’appeler le peuple à un sursaut national à travers des sacrifices, tout en maintenant de manière intacte le fonctionnement des anciens régimes (train de vie élevé, divers privilèges), surtout lorsque ce fonctionnement a été vivement critiqué dans un passé récent. La légitimité de l’appel à ce sursaut national repose, inéluctablement, sur la capacité de l’État à s’appliquer à lui-même les principes de rigueur, d’efficacité et d’équité qu’il veut promouvoir. Au-delà de cette réforme prônée par le gouvernement, d’autres solutions pourraient être envisagées pour résoudre le problème des bourses. Ces solutions pourraient être articulées autour de quatre blocs, notamment les bourses de recherche, les bourses sociales, les bourses des organismes et les bourses « normales ». (i) Le fonds des bourses de recherche pourrait être alimenté par l’État qui gagnerait à s’inspirer du fonctionnement des Fonds de Recherche du Québec (FRQ) en finançant ce fonds (il ne s’agit pas de demander à nos dirigeants de réinventer la roue, mais d’identifier les meilleures pratiques ailleurs et de les adapter à notre contexte). Tous les étudiants qui bénéficieront de cette catégorie de bourses travailleront, dans le cadre de leurs mémoires et/ou thèses de doctorat sur des axes de recherche que l’État souhaite développer ou consolider (sécurité alimentaire, autosuffisance alimentaire, chômage, inflation, santé, climat, éducation, justice, etc.) et les résultats issus des travaux de ces étudiants (supervisés naturellement par des professeurs) serviront à alimenter les rapports publics. Dans ce cas, l’État rentabilise, non seulement, une partie de ses investissements avant même que les étudiants ne sortent des amphithéâtres, mais permet aussi aux professeurs encadreurs des étudiants récipiendaires de ces bourses d’améliorer leurs dossiers académiques en copubliant les résultats issus des travaux des étudiants dans des revues scientifiques de renommée internationale. (ii) Le fonds social pourrait être alimenté par toutes les bonnes volontés : citoyens, professeurs des universités, professeurs des autres établissements, acteurs privés, etc. Là aussi, les autorités universitaires, en collaboration avec l’État, pourraient s’inspirer de ce qui se fait à l’université Laval. En tant que professeurs, chaque année, nous recevons un e-mail des gérants du fonds social destiné aux œuvres sociales (il est possible que d’autres corps y participent mais je ne peux confirmer que ce que les professeurs font). À la fin de la campagne de collecte, les gérants nous écrivent et nous donnent, en toute transparence, le montant collecté pour les œuvres sociales. (iii) Le fonds des bourses des organismes pourrait être alimenté par plusieurs acteurs : les compagnies qui exploitent les ressources naturelles au Sénégal, les autres types d’entreprises (à l’image des bourses « Cifre » en France), les banques (comme beaucoup le font au Québec), les organismes internationaux (qui sont prêts à financer certaines thématiques d’actualité : on pourrait même classer cela dans la catégorie des bourses de recherche mais comme c’est une recherche financée par des privés, je garde cet élément ici). (iv) Le fonds des bourses « normales », qui correspond à ce que l’État fait actuellement et qui cristallise toutes ces tensions, sera naturellement financé par l’État. Étant donné qu’il y a des étudiants qui bénéficieront des autres types de fonds, le montant total alloué à ce fonds sera naturellement moins élevé et son poids sur le budget de l’État diminuera.
Si la problématique des bourses a été posée et des solutions ont été proposées, cette problématique ne peut être dissociée d’un autre facteur : le décalage du calendrier académique qui est un élément déterminant des difficultés liées à l’attribution des bourses. Depuis 2012, le calendrier académique sénégalais présente, en effet, un dysfonctionnement structurel. Ce dysfonctionnement a été exacerbé par la crise de Covid-19 et renforcé par la crise de 2023 qui a conduit à la fermeture de l’UCAD pendant plusieurs mois. Malheureusement, les autorités peinent toujours à stabiliser ce calendrier universitaire. Pourtant, cette stabililisation est nécessaire, non seulement pour résoudre une partie de la problématique des bourses, mais aussi pour s’aligner sur le fonctionnement standard des universités internationales. À cette fin de stabilisation du calendrier, plusieurs voies de sortie de crise pourraient être envisagées. Premièrement, l’État doit inciter, voir même contraindre, toutes les universités publiques sénégalaises à dresser, pour l’année universitaire 2026-2027 ou l’année universitaire 2027-2028, un calendrier universitaire transparent en fixant la date de début des cours (octobre, par exemple) et la date de fin des cours (juillet, par exemple). À l’image de ce qui se fait à l’université Laval (désolé de vous en parler à répétition mais je veux parler de ce que je connais), les autorités administratives devraient fixer de manière claire, transparente, et à l’avance, les périodes prévues des contrôles continus et celles des examens (cette exigence devra être la même pour toutes les facultés). Ainsi, les étudiants et les administrations universitaires savent à quoi s’attendre et peuvent se préparer en conséquence. À l’heure où les nouvelles autorités parlent d’une administration performante, l’on pourrait même envisager des pénalités pour les administrations universitaires qui ne se conformeraient pas à ce calendrier unifié, en ponctionnant les éventuelles dotations publiques qui sont destinées à leurs facultés d’appartenance. Deuxièmement, une fois que le calendrier est fixé et connu des différentes parties prenantes, les quatre modes d’enseignement suivants doivent être exigés à toutes les facultés et adoptés de manière alternative dans le but de rattraper le retard accusé dans le déploiement des enseignements: enseignement en présentiel, enseignement en mode comodal, enseignement à distance en mode synchrone, enseignement à distance en mode asynchrone. C’est un moyen par lequel l’université Laval avait rattrapé le retard provoqué par la grève des professeurs en 2023. Les deux modes d’enseignement à distance permettront, de toute évidence, de pallier le problème de disponibilité des salles et contribueront, dans cette période de transition, à réduire le quantum horaire habituellement requis. Naturellement, l’État doit mettre en place des stratégies pour accompagner les administrations universitaires, les enseignants et les étudiants en investissant massivement et efficacement dans des moyens technologiques. Le « New Deal Technologique » est, ainsi, appelé à jouer un rôle déterminant dans ce processus. À l’heure des nouvelles technologies de l’information et de l’intelligence artificielle, s’obstiner à rester dans le système classique constitue une faute professionnelle, et aucun retard dû à cet entêtement ne peut être excusé. À la lumière des éléments précédemment exposés, le passage du système universitaire actuel au nouveau dispositif devrait contribuer à la stabilisation du calendrier universitaire et à la résorption du problème des « rappels ».
Chères autorités politiques et administratives, le peuple, animé par une fibre patriotique, compte sur vous et souhaite que vous preniez les décisions les plus appropriées afin d’apaiser le climat social et de normaliser le fonctionnement de nos universités jadis enviées à travers l’Afrique.
PS : je pense également à la lancinante question d’encadrement des étudiants afin de faciliter l’obtention de leurs diplômes et d’encourager leur sortie des universités à temps. Cependant, comme le texte est déjà long, je n’aborde pas cet aspect ici et le traiterai, probablement, dans un autre texte.

